Article publié dans la revue Inter, n°124, Automne 2016, rédigépar Jérémie Bellemare



L’Attachement

de Pascale Weber

préface de Pierre Ouellet


L’Attachement de Pascale Weber est l’enracinement puis le déracinement du lecteur d’une page à l’autre de son livre. Il nous est offert l’ouverture à  une appartenance de l’ordre de la construction d’« une identité multiple » (p.84).  Une identité constituée d’images et d’espaces mentaux formant le réel impossible et relatif, mais combien désiré. Il sera traité de conscience des traditions, autant sociales qu’esthétiques, et du comment par l’action rituelle et presque chamanique, l’artiste régénère le réel. Le lecteur y verra par les descriptions de Weber, l’espace de l’artiste, un territoire vaste, mais fugitif. Elle donne accès à une dissolution de l’espace unique pour nous laisser entrevoir, d’un côté l’idée de représentation, et celle de la présence en soi.

D’entrée de jeu, l’auteur nous amène aux quatre coins de la planète, passant aux confins de l’Alaska à l’Utah des États-Unis, puis à la Colombie-Britannique au désert de l’Arizona et ce n’est que le début. Weber décrit ce périple en ces lieux par lesquelles elle génèrera sa « propre mère, ma mycoderma aceti ».  Une étape charnière d’expériences immersives, décrite aussi comme premier principe du « corps-nature » (p.78). Fondement de la relation qui unit l’espace naturel et l’espace corporel. Voué à naître à soi. Ancré dans l’ici et maintenant, une action résultant de la libération de l’être de ses clivages par le désir de connaissance, en se donnant au mouvement en l’espace et la temporalité. Suivant l’idée du corps, il sera aussi question de la présence, du regard en, et sur lui. Weber nous offre une lecture riche en expériences et en réflexion sur le corps en performance. Celle-ci lui sert de pivot entre l’analyse du mouvement à la théorie, de la danse à la musique, allant de l’étude de l’histoire du Genre, à l’éthique, puis aux croyances et traditions de multiples cultures. Nous offrant une démarche artistique, nourrit d’une réflexion philosophique, l’auteur saura transmettre sa fascination pour l’histoire actuelle et ancestrale des espaces parcourus, parlant de territoire où s’entrechoquent technologie et sorcellerie.  De l’inconnu au commun, cet ouvrage nous invite à revoir notre rapport au monde, par une approche sensible.

Formée d’un noyau dualistique, Pascale Weber forme le collectif Hantu avec le vidéographe Jean Delsaux. Le contexte de cette co-création en est un de dialogue perceptif et de co-influence. C’est aussi l’occasion d’affermir chacun leur domaine d’action « c’est au contact de l’autre que nous trouvons la faille » (p.118).  Provenant de l’indonésien, Hantu veut dire « fantôme » qui raisonnera par l’écoute de l’invisible. Nous pouvons penser aussi à hanter par le regard ou être hantés par celui de l’autre. Il y a cette idée de transgression que Weber ritualise par la performance et dont Jean Deslaux capte l’interdit. «La performance fonctionne sur le principe que je « sais » oublier que mon corps est en représentation et qu’il est perçu depuis un point de vue extérieur. » (p.108) Les performances hantu sont parfois effectuées dans des endroits reculés, par moment à huis clos, ou devant public, il sera toujours question de cet recherche de l’intime, aux confins de la connaissance de soi et du rapport à l’espace. La performance hantu#8 - la rencontre, réalisée en Indonésie avec le peuple Mentawai illustre bien l’approche chamanoïde de l’artiste. « Nous sommes chamans Mentawai, vous êtes chamans Français, nous allons organiser une cérémonie et échangerons sur nos pratiques » (p.115)  Sans toutefois se qualifier de chamans, le collectif s’en rapprochera par la danse et la transe. Plus loin elle expliquera comment par sa pratique du Butoh, elle s’exercera à affiner ses capacités physiques et psychiques par la conscience du corps en son environnement.

Weber est à la recherche de l’altérité et de l’énergie qui habite l’individu, le secret du caractère intuitif de l’être. La performance comme activation et circulation définissant les liens qui se forment et se déforment pour créer le rituel de transformation, par la création de situations. «La performance permet de transgresser et d’ajuster nos représentations. » (p.194) C’est un moyen de célébrer la dynamique réflexive, par une gestuelle qui modélise un devenir à sa source, le corps en son espace.  Par les performances hantu, nous assistons à un dédoublement entre le corps et l’esprit conscient, pour atteindre le mouvement intuitif du corps et l’amener à la conscience. C’est une division entre l’intérieur et l’extérieur, qui permet un aller-retour de la perception de l’espace naturel à l’espace biologique par le geste. « je perçois autrement l’échelle, la masse, le poids, le rapport de mon corps à l’espace » (p.206).

Pascale Weber problématise l’anthropologie par la vision de l’artiste à l’écoute des récits intérieurs.  En Norvège, sur les traces de la culture Sámi, elle nous exposera leurs systèmes chamaniques de croyance et de savoir ancestral. L’artiste nous exposera le rapport du corps à la technologie, comme un prolongement de l’être, mais aussi une mise à distance. Elle saura questionner le geste et ses origines par la démonstration de la corporéité régénérée. « Chaque performance nous déracine et nous enracine davantage, révélant et défaisant des liens, tissant d’autre liens, nous invitant à définir le cadre de notre action en usant de notre libre-arbitre, en révélant chacun des cadres imposés par la société et par l’histoire des mœurs, de l’art, de la représentation […] » (p.167)

Jérémie Bellemare



L’attachement est édité aux Éditions Al Dante, 1 Rue du Loisir, 13001 Marseille, Pulsio (Sofia/europe) ISBN : 978-2-84761-736-8